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Par milliards inavoués

Williams Heathcote, Des baleines, Aubier, 1988

Par milliards inavoués :

Pour les combustibles,

La lumière – les lampes

Et les chandelles, pour changer la nuit en jour ;

Les appareils des ateliers

Et des usines,

Pour l’éclairage domestique ;

Pour l’éclairage des rues ;

Pour l’éclairage des boutiques ;

Pour les tiges flexibles des ressorts de montres, de parapluie, des jouets et des capitons,

Et même pour les ressorts de la première machine à écrire…

[…]

Pour que le savon retourne, mélangé de crasse, à la mer ;

Pour la margarine ;

Pour la glycérine du rouge à lèvres, et le monde désoeuvré et fantasque des esthéticiennes ;

Pour les détergents dont la mousse a créé la publicité moderne ;

Pour la glycérine de la nitroglycérine, pour faire un trou dans le troupeau humain ;

Pour les brosses et les balais ;

Pour le linoléum ;

Pour les trousses médicales ;

Pour le cuir ;

Pour les peaux des saucisses ;

Pour la peau des tambours ;

Pour les poignées d’épées et de poignards ;

Pour les lacets ;

Pour les points de sutures ;

Pour les cordes des raquettes de tennis ;

 

Pour les cravates ;

Pour les jeux d’échec ;

Pour les boutons ;

Pour le tannage ;

Pour les pigments des peintures ;

Pour les bâtons de fart ;

Pour les refroidisseurs ;

Pour les sacs de golf ;

Pour les vernis ;

Pour le parchemin ;

Pour les encres à imprimer ;

Pour les insecticides ;

Pour le calcium du blanc d’Espagne, et le purification militaire ;

Pour le calcium de l’engrais, pour hâter la gestation de la terre ;

 

Pour l’industrie du jute ;

Pour l’industrie de la laine ;

Pour l’industrie des chaussures ;

Pour l’industrie du coton ;

Pour tremper l’acier…

[…]

Pour la peinture ;

Pour les crèmes de beauté ;

Pour les bouillons-cubes ;

Pour les barrières du bétails ;

Pour les jetons de mah-jong ;

Pour la teinture d’iode ;

Pour les hormones endocrines destinées à ceux que l’arthrite raidit ;

Pour l’huile de foie de morue et les vitamines pour traiter ceux qui sont affaiblis ;

Pour l’insuline du pancréas pour traiter ceux dont le sang est trop sucré ;

Pour la couche de gélatine des pellicules photographiques ;

Grâces auxquelles nous nous voyons comme nous nous voyons, sans relâche ;

Pour la gélatine des capsules transparentes des pilulles ;

Pour la gélatine des gelées ;

Pour la gélatine de la colle ;

Pour els corsets et les gousses et les buscs et les cache-corsets ;

Et la corsetterie sculturale, mettant en valeur la poitrine et les hanches ;

L’attirail esthétique, fondement sensuel

 

De l’édification des empires ;

Pour appâter les poissons ;

Pour nourrir le bétail ;

Pour élever les animaux à fourrure ;

Pour nourrir les chiens ;

Pour nourrir les chats ;

 

Pour la fermentation nécessaire à la fabrication des antibiotiques ;

Pour huiler les systèmes de transmission automatique des automobiles ;

Pour l’antigel ;

Pour les graisses à basse calories ;

Pour les corps gras du pain, de la pâtisserie, des gâteaux ;

Pour les traitements capillaires ;

Pour les essences de bain ;

Pour les biftecks, tranches de sashimi et yamotami mariné ;

Pour le kujira et la soupe obayuki ;

Pour les rissoles de viande de baleine ;

Pour le ragoût de baleine ;

Pour les tuyaux, les touches de piano, les broches, les boutons de manchette ;

 

Pour les fume-cigarettes ;

Pour les cornes des chaussures ;

Pour plastifier ;

Pour les cannes à pêche ;

Pour l’huile à machine…

Pour l’ambre gris, qu’on brûle dans les cérémonies religieuses

Pour se mettre en odeur de sainteté ;

Pour les produits de beauté, pour se mettre en odeur de bon voisinage.

De grandes nomades, des grandes nageuses, de grandes questions

Les baleines à bosse sont célèbres pour au moins 3 choses : leurs spectaculaires sauts au-dessus de la surface, leurs chants et leurs routes migratoires. Pour aller des zones d’alimentation aux zones de reproduction, elles peuvent parcourir 5000, 6000, 7000 voire 8000 km. Même si ces routes ont permis de proposer 3 sous-espèces de baleines à bosse, elles restent encore un mystère, en particulier comment font elles pour se repérer ? En profitent-elles pour se mélanger génétiquement (une baleine femelle photographiée au Brésil a été également photographiée à Madagascar) ? D’autre part, nos études ont montré qu’elles restaient très actives même pendant les périodes de reproduction avec des distances parcourues de 100 km par jour.

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Le son d’une rencontre nocturne – Ecoute 1

Quelque part au large de Saint Gilles, dans la nuit du 1er au 2 aout.

(Extrait d’un enregistrement de 50 minutes.)

Emettre un son

Les baleines n’ont pas de cordes vocales mais des plis vocaux cartilagineux.

Les mammifères terrestres, dont nous faisons partis, sont équipés de deux ligaments à travers la trachée, qui génèrent des sons, avec des modulations d’intensité et de fréquence qui dépendent directement de leur tension et de l’intensité du flux d’air. Les baleines à bosse n’ont pas ces ligaments. Mais on trouve, à la jonction entre la trachée et le sac laryngé, 2 cartilages recouverts d’une membrane plus ou moins épaisse. Ces 2 cartilages, appelés aryténoïdes, servent de verrou à l’entrée des poumons, évitant ainsi à la baleine de respirer de l’eau, un poisson, ou quoique ce soit qui ne soit pas de l’air.

En faisant circuler de l’air des poumons vers le sac laryngé, le flux d’air vient mettre en vibration cette membrane des aryténoïdes. Elle peut moduler l’amplitude en modifiant la force du flux d’air, et la fréquence en ouvrant plus ou moins les aryténoides. Elle peut générer des sons complexes en recourant aux 2 cavités nasales qui peuvent faire plus de 1m60 jusqu’aux évents !

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Première écoute : la puissance

Je reprends pas à pas. A un moment, il sera aussi question de projections, de directions, de tenir un cap. Mais pour le moment, il est question de circulations.

De circulations et de vibrations.

Celles qui arrivent par ondes, par vagues jusqu’à heurter la membrane du microphone sous-marin, puis celle du casque aérien et enfin de nos oreilles. Elles transforment alors les vibrations aquatiques ou aériennes en vibrations solidiennes, celles qui sont dues à un choc : la vibration tape le tympan qui vibre. Pythagore parle de cinq marteaux qui frappent l’oreille, et depuis l’antiquité, on sait que le son met un certain temps à se propager et qu’il est question d’intensité, de hauteur et de timbre. Plus tard, bien plus tard, il serra question de tempérament, d’intervalles entre les notes, d’accords, d’harmonies, on s’occupera de la manière dont les cinq marteaux frappent différemment sur l’oreille, de manière harmonique, de manière disharmonique. J’ai l’intuition que les musiques anciennes, celles qui existaient avant la notation musicale, vont être d’un grand recours.

Pour le moment, ce qu’il se passe sur le bateau, lors de cette première écoute, a une portée scientifique et ou poétique tout autre. Sans doute parce qu’il s’agit d’une proposition d’Oliver Adam. Pendant toute la saison baleinière, dans 4 coins de l’océan Indien, des observateurs des mammifères marins vont enregistrer en même temps les chants de baleines à bosse. La Réunion, Madagascar, Mozambique, Kenya. Il est questions de pouvoir comparer les chants, les phrases, les sous-phrases, les régionalismes, les tribus. Dans le même temps, dans quatre coins de l’océan Indien.

Le chant arrive à 12h30, en baie de Saint-Paul à la Réunion. On sort les sandwiches. L’enregistrement va être long. Et à la fin, pour moi, cela va s’appeler BAB1_SOUNDEVICE_21juil2018.

J’observe le bateau. Un œil à l’horizon. A la recherche de souffles. A la recherche de dos.

Et ils sont nombreux. A plusieurs endroits du plan d’eau.

Bertrand Denis, d’Abyss, association d’observation des mammifères marins, jette le micro à l’eau. Il met le casque sur les oreilles et « Ca chante, elles chantent,  !» et il faudra un grand temps pour qu’il veuille bien passer son casque.

De mon côté j’attends.

Le plan d’eau est encore chargé. Des souffles, des dos, des sauts. Et une foule de bateaux d’opérateurs ou d’opératrices.

J’attends une bonne demi-heure avant d’oser demander le casque. Le temps de faire rentrer du calme. Même si je sais que le casque est fermé, qu’il coupe des bruits environnants.

Ce qui se passe à l’écoute d’un chant de baleines, lors de ma première écoute d’un chant de baleine n’est semblable à aucun sentiment connu. Je ne sais pas en décrire la portée. Le chant entre dans l’oreille et le cœur en même temps, au même moment et ne cesse de monter en intensité. Comme s’il avait toujours été là. Tue. A l’en-bas. Tapie quelque part dans les tréfonds. Et qu’il surgit sans aucune retenue. Puissamment.

Par Aline Pénitot

Photo : © Alex Voyer / Apnéiste : Arhtur Guerin Boëri

Le matériel, le trac et le vertige

Une semaine est passée et avec elle cinq sorties en mer.

Une semaine passée avec elles.

Avec elles dans le casque.

Avec elles dans le casque et avec des sons émis dans le haut-parleur aquatique.

Avec des réactions. Nous sommes trois à avoir vécu la même chose.

A nous dire que oui. Interactions sonores, il y a eu.

Humain·e·s vs baleines.

Et déjà les souvenirs se recomposent et se creusent.

Qu’est-ce qu’il s’est passé vraiment ?

Est-ce qu’on a vraiment enregistrer des chants ? Proches. Lointains. De manières suffisamment riches pour être audible où est-ce que ce sera seulement des traces d’un moment partagé à bord. Des documents inutiles par la suite.

Chaque sortie commence par une peur panique d’une panne de matériel. Jusqu’à en créer. Comme pour verser sa peur et son trac vers quelques choses d’objectif, de rationnel, d’imparable : le caisson ne marche pas alors je ne peux pas travailler. Et puis en rire en grinçant des dents parce que si, il y a toujours une solution, un Didier qui va trouver la panne, une après-midi à attendre que Didier trouve la panne et qu’il est temps de repartir en mer. Les pannes de matériel sont autant de tracts qui remontent. Rien d’autre que le trac qui remonte.

Penser aux piles, aux recharges, aux cartes mémoires, aux caisses étanches, aux sacs étanches, aux sacs à gravats dont on espère qu’ils sont étanches… et protéger tout le matériel.

Et puis créer des pannes quand même. Oublier de tourner d’un quart de tour la prise (Speakon) qui relie l’ampli aérien au haut-parleur aquatique. Oublier de monter le son de son ordinateur/interface. Oublier de changer les piles. Tomber sur une carte mémoire pleine. Vider alors la carte mémoire pleine dans l’ordinateur en pleine mer. Alors que l’ordinateur n’est pas protégé des embruns et de la brume du soir alors que le soir vient. Et qu’il vient si vite. Ici, on dit qu’il fait noir. Et que le soleil se casse la gueule.

Je pense que je vais encore en faire de belles.

Alors je tente rationaliser, répéter, apaiser toutes les questions matérielles.

Jusqu’à en faire un socle solide, bien amarré au bateau, un socle fluide qui ne puisse plus avoir prise sur les peurs, le trac, la puissance des rencontres qui montent en intensité, sortie en mer après sortie en mer.

Caisse 1 / Arrimé à l’avant bâbord du bateau

  • Haut-parleur aquatique : Lubell LL916C,
  • Sac à gravats dont on espère qu’il soit étanche,
  • Câble son speakon
  • Bout de 10m de long attaché par un nœud de chaise à une chandelle bâbord avant.

Caisse 2 / Arrimé à l’arrière bâbord du bateau

  • Amplificateur : Boom Box de chez Fotolec, customisée avec une sortie pour le haut-parleur aquatique et un interrupteur permettant de diffuser les sons depuis le bateau, ou dans l’eau via le haut-parleur aquatique,
  • Câble mini jack
  • Ordinateur/tablette/téléphone (à l’air libre… trouver une solution digne).

Caisse 3 / Arrimé au centre arrière du bateau / matériel prêt à être déployé à bâbord ou à tribord selon le courant

  • microphones aquatique : un hydrophone aquarian et câble de 9m, un hydrophone DPA et câble de 15m,
  • Enregistreur : Sound Device 744 et deux batteries 12V, Zoom H4 de sécurité, Zoom H6 de sécurité,
  • Sacs étanches et sacs à gravats dont on espère qu’ils soient étanchent
  • 24 piles rechargeables et chargeur. Deux poches de rangement, une pour pile chargée, une pour pile à charger.

– Chatterton, couteau, divers tournevis, marteau,

– Combi trois millimètres, des palmes achetées à Amorgos, un masque

– perches en bois pour écarter les hydrophones de la coque du bateau.

En préparation :

  • Caisson 4 : pour carte son RME-fireface afin de travailler depuis le signal émis par elles.

Penser à : Une fois la peur d’une panne matérielle évacuée, ne pas tomber dans la peur des requins qui sévissent à la Réunion.

Soudures critiques

Le haut-parleur sous-marin devait être révisé, prêt à être plongé dans l’océan indien, prêt à diffuser des sons de basson, prêt pour les sons litaniques, les sons apnéistes.

Prêt à appeler les baleines.

Seulement voilà, une fois pluggé.

Rien.

Ou à peine.

Un petit crachat que l’on entend à peine en posant son oreille tout contre le haut-parleur sous-marin. Rien qui ne puisse faire signe à une baleine à bosse dont la trachée à elle seule fait quelque chose comme un mètre vingt.

Ce n’est pas le moment de parler de la cage thoracique d’un grand mammifère marin.

Fichtre.

Dix coups de fils de rage au revendeur agréé de Montpellier, dix coups de fil plus tard.

Et me voilà en quête d’un soudeur local. Il est question de bypasser un transformateur usé. Un transformateur qui faisait parti de la révision demandé au revendeur agrée des mois auparavant.

Rester calme.

Faire confiance au monde du son. A son chemin.

Se seront quelques choses comme 24h ou 25h passées à refaire tout le chemin du son mille fois pour comprendre comment bypasser le problème, trouver un soudeur dans un recoin de Saint Denis. Se ravir qu’il y est partout dans le monde des anciens nourris à la soudure et aux circuits analogiques, des anciens qui oubli ent le temps qui passe dès qu’il est question que le son surgisse correctement dans un haut-parleur.

 

Didier de Fotolec passe des heures sur le haut-parleur sous-marin,

il bypasse le transfo,

il vérifie la batterie,

il règle les volumes,

Il vire le son du haut-parleur aérien.

il soude,

il est heureux,

et il oublie de se faire payer.

Note pour plus tard : ne pas oublier son fer à souder et faire un stage chez Didier.

Par Aline Pénitot