Archives du mot-clé bioacoustique

De grandes nomades, des grandes nageuses, de grandes questions

Les baleines à bosse sont célèbres pour au moins 3 choses : leurs spectaculaires sauts au-dessus de la surface, leurs chants et leurs routes migratoires. Pour aller des zones d’alimentation aux zones de reproduction, elles peuvent parcourir 5000, 6000, 7000 voire 8000 km. Même si ces routes ont permis de proposer 3 sous-espèces de baleines à bosse, elles restent encore un mystère, en particulier comment font elles pour se repérer ? En profitent-elles pour se mélanger génétiquement (une baleine femelle photographiée au Brésil a été également photographiée à Madagascar) ? D’autre part, nos études ont montré qu’elles restaient très actives même pendant les périodes de reproduction avec des distances parcourues de 100 km par jour.

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Le son d’une rencontre nocturne – Ecoute 1

Quelque part au large de Saint Gilles, dans la nuit du 1er au 2 aout.

(Extrait d’un enregistrement de 50 minutes.)

La nuit – La raison n’est pas connue à ce jour

Les baleines mâles chantent plus la nuit

Au cours des saisons de reproduction, les mâles entament des chants. Ils correspondent à des successions répétées d’unités sonores différentes émises dans un certain ordre. Ces vocalises peuvent avoir plusieurs fonctions, comme attirer les femelles, délimiter les territoires ou se localiser les uns les autres. Les mâles peuvent chanter dans une position typique, la tête vers le bas, et sur plusieurs heures, voire plusieurs jours. Différentes études ont montré que l’activité sonore était plus intense la nuit que le jour. La raison n’est pas connue à ce jour.

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer / Apnéiste : Marianne Aventurier

Le premier échange, assis au fond du bateau.

À un moment, Marion Ovize, Bertrand Denis et moi-même sommes rentrés au port.
La mer du vent se bat contre la houle.
La coque grince. Pourtant Bertrand accélère pour retrouver ses obligations terriennes.
Le bateau tape et l’on se demande si l’étrave va résister aux chocs. Nous tentons de plaisanter, de mettre une distance. Mais avec quoi ?

Peut-être que nous ne parlons de nous, de ce qu’il venait de se passer, de ce que nous avions entendu, vécu, vécu ensemble sur le petit rafiot d’Abyss, l’association d’observation des cétacés. Un choc. Nous n’avons pas résisté. Là bas au bout de la baie de Saint-Paul, nous nous sommes effondrés au fond du bateau.

À un moment, pendant ce retour chaotique, nous avons imaginé que le bateau allait se couper en deux, que tout notre matériel, nos microphones aquatiques et le haut-parleur aquatique, les enregistreurs, les cartes mémoires allaient être engloutis. Et avec eux les preuves de ce que ne nous n’avions entendu, vécu, vécu ensemble que le petit rafiot d’Abyss.

Alors tout est devenu matériel dans notre discussion.
Parce que là-bas, tout au bout de la baie de Saint-Paul, le réel avait ouvert une brèche.
Point d’écoute après point d’écoute.

Le premier au « point focal » au centre d’une baie parfaite, caisse de résonance des ébats amoureux baleiniers, des parades vocales des baleines chanteuses mâles. Nous ne voyons aucun dos, aucun souffle, pourtant, à l’écoute des microphones aquatiques, elles semblent très nombreuses dans les abysses.

Le second non loin d’un canyon sous-marin. Et là, force est de constater le jeu des échos ou le jeu avec les échos. Elles jouent de la réverbération des fonds marins comme elles pourraient le faire d’une cathédrale.
Le troisième au droit du canyon, tout près de la côte. Les chants surgissent à plein dans les casques. Nous ne savons apprécier la distance.
Est-ce qu’elles sont loin ?
Est-ce qu’elles sont sous le bateau ?
Sachant que le son dans l’eau se propage quatre fois plus vite que dans l’air et que ce que nous pourrions appeler des cordes vocales de 1,60 m. Olivier Adam a pris soin qualifier ces cordes vocales qui n’en sont pas ; ce sont des plis vocaux cartilagineux appelés aryténoïdes.

Après une prise de son d’une bonne demi-heure, je sors le haut-parleur aquatique.

Pour la première fois.

Et diffuse la Litany for the Whale de John Cage. Doucement. Avec un volume faible.
Une série de questions, réponses, silences.
De cette Litany, elles n’en ont rien à faire.

Comme elles n’ont rien à faire des bruits de bateau qui passent. Les chants restent les mêmes. Le phrasé change parfois. Mais aucun échange avec la Litany for the Whale. Juste une prise de son étonnante, où parfois les silences des unes semblent s’accorder au silence des autres.

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Alors je diffuse des sons pulsés, des grognements, des plaintes, des éclats de sons de baleines imités au basson. Et là, quelque chose se passe. Impossible de savoir comment tant l’émotion nous submerge. Le scientifique me dira de répéter un type de son. Ce sera son travail. Je vois déjà un développement qui se dessine. Je joue sur une combinaison de trois sons, puis cinq puis plus. Raréfie. Accumule. Les chants changent. Ils semblent s’acclimater. Varier. Jouer et répondre aux miens. Je n’ai pas de doute mais je n’ai pas la matière pour réagir au niveau de ce qu’elles proposent.

Nous jouons pendant une bonne heure.
Et puis un bateau passe, venant troubler la prise de son. Les baleines elles n’en ont rien à faire de ce bateau qui passe.

Pourtant, je fais silence.
Le chant reprend peu à peu sa forme d’origine.

Alors, comme pour se séparer dans la plus grande douceur.
Pour remercier.
Je diffuse Ondas Do Mar de Vigo, un cantigas de amigos de Martin Codax, un chant très ancien. Un chant galicien du 12e siècle. Une adresse a l’ami parti au large depuis le Finistère espagnole. Je pense aussi aux litanies des femmes d’Ouessant, chantées dans la solitude alors que l’amoureux est au large.

Et ce ne sont plus des unités sonores variées qui s’accumulent dans les chants de baleines, mais de très longs râles, qui se mêlent harmonieusement au chant très ancien. À ce moment-là, Marion Ovize, Bertrand Denis et moi-même, nous ne comprenons pas très bien ce qui se passe. Nous sommes incapables d’échanger. Les jambes ne nous portent plus dans le roulis du rafiot. Marion tourne la tête vers l’horizon et Bertrand se cache pour pleurer.

Assis au fond du bateau.
Dans le silence.
Les râles semblent très affirmés.

Les râles semblent amoureux.

Mais nous ne sommes que des humains·e·s, nous n’en savons rien.

Nous n’en savons vraiment rien.

Par Aline Pénitot

Photo : @Alex Voyer / Apnéiste : Arthur Guerin Boëri

Emettre un son

Les baleines n’ont pas de cordes vocales mais des plis vocaux cartilagineux.

Les mammifères terrestres, dont nous faisons partis, sont équipés de deux ligaments à travers la trachée, qui génèrent des sons, avec des modulations d’intensité et de fréquence qui dépendent directement de leur tension et de l’intensité du flux d’air. Les baleines à bosse n’ont pas ces ligaments. Mais on trouve, à la jonction entre la trachée et le sac laryngé, 2 cartilages recouverts d’une membrane plus ou moins épaisse. Ces 2 cartilages, appelés aryténoïdes, servent de verrou à l’entrée des poumons, évitant ainsi à la baleine de respirer de l’eau, un poisson, ou quoique ce soit qui ne soit pas de l’air.

En faisant circuler de l’air des poumons vers le sac laryngé, le flux d’air vient mettre en vibration cette membrane des aryténoïdes. Elle peut moduler l’amplitude en modifiant la force du flux d’air, et la fréquence en ouvrant plus ou moins les aryténoides. Elle peut générer des sons complexes en recourant aux 2 cavités nasales qui peuvent faire plus de 1m60 jusqu’aux évents !

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Première écoute : la puissance

Je reprends pas à pas. A un moment, il sera aussi question de projections, de directions, de tenir un cap. Mais pour le moment, il est question de circulations.

De circulations et de vibrations.

Celles qui arrivent par ondes, par vagues jusqu’à heurter la membrane du microphone sous-marin, puis celle du casque aérien et enfin de nos oreilles. Elles transforment alors les vibrations aquatiques ou aériennes en vibrations solidiennes, celles qui sont dues à un choc : la vibration tape le tympan qui vibre. Pythagore parle de cinq marteaux qui frappent l’oreille, et depuis l’antiquité, on sait que le son met un certain temps à se propager et qu’il est question d’intensité, de hauteur et de timbre. Plus tard, bien plus tard, il serra question de tempérament, d’intervalles entre les notes, d’accords, d’harmonies, on s’occupera de la manière dont les cinq marteaux frappent différemment sur l’oreille, de manière harmonique, de manière disharmonique. J’ai l’intuition que les musiques anciennes, celles qui existaient avant la notation musicale, vont être d’un grand recours.

Pour le moment, ce qu’il se passe sur le bateau, lors de cette première écoute, a une portée scientifique et ou poétique tout autre. Sans doute parce qu’il s’agit d’une proposition d’Oliver Adam. Pendant toute la saison baleinière, dans 4 coins de l’océan Indien, des observateurs des mammifères marins vont enregistrer en même temps les chants de baleines à bosse. La Réunion, Madagascar, Mozambique, Kenya. Il est questions de pouvoir comparer les chants, les phrases, les sous-phrases, les régionalismes, les tribus. Dans le même temps, dans quatre coins de l’océan Indien.

Le chant arrive à 12h30, en baie de Saint-Paul à la Réunion. On sort les sandwiches. L’enregistrement va être long. Et à la fin, pour moi, cela va s’appeler BAB1_SOUNDEVICE_21juil2018.

J’observe le bateau. Un œil à l’horizon. A la recherche de souffles. A la recherche de dos.

Et ils sont nombreux. A plusieurs endroits du plan d’eau.

Bertrand Denis, d’Abyss, association d’observation des mammifères marins, jette le micro à l’eau. Il met le casque sur les oreilles et « Ca chante, elles chantent,  !» et il faudra un grand temps pour qu’il veuille bien passer son casque.

De mon côté j’attends.

Le plan d’eau est encore chargé. Des souffles, des dos, des sauts. Et une foule de bateaux d’opérateurs ou d’opératrices.

J’attends une bonne demi-heure avant d’oser demander le casque. Le temps de faire rentrer du calme. Même si je sais que le casque est fermé, qu’il coupe des bruits environnants.

Ce qui se passe à l’écoute d’un chant de baleines, lors de ma première écoute d’un chant de baleine n’est semblable à aucun sentiment connu. Je ne sais pas en décrire la portée. Le chant entre dans l’oreille et le cœur en même temps, au même moment et ne cesse de monter en intensité. Comme s’il avait toujours été là. Tue. A l’en-bas. Tapie quelque part dans les tréfonds. Et qu’il surgit sans aucune retenue. Puissamment.

Par Aline Pénitot

Photo : © Alex Voyer / Apnéiste : Arhtur Guerin Boëri

Le matériel, le trac et le vertige

Une semaine est passée et avec elle cinq sorties en mer.

Une semaine passée avec elles.

Avec elles dans le casque.

Avec elles dans le casque et avec des sons émis dans le haut-parleur aquatique.

Avec des réactions. Nous sommes trois à avoir vécu la même chose.

A nous dire que oui. Interactions sonores, il y a eu.

Humain·e·s vs baleines.

Et déjà les souvenirs se recomposent et se creusent.

Qu’est-ce qu’il s’est passé vraiment ?

Est-ce qu’on a vraiment enregistrer des chants ? Proches. Lointains. De manières suffisamment riches pour être audible où est-ce que ce sera seulement des traces d’un moment partagé à bord. Des documents inutiles par la suite.

Chaque sortie commence par une peur panique d’une panne de matériel. Jusqu’à en créer. Comme pour verser sa peur et son trac vers quelques choses d’objectif, de rationnel, d’imparable : le caisson ne marche pas alors je ne peux pas travailler. Et puis en rire en grinçant des dents parce que si, il y a toujours une solution, un Didier qui va trouver la panne, une après-midi à attendre que Didier trouve la panne et qu’il est temps de repartir en mer. Les pannes de matériel sont autant de tracts qui remontent. Rien d’autre que le trac qui remonte.

Penser aux piles, aux recharges, aux cartes mémoires, aux caisses étanches, aux sacs étanches, aux sacs à gravats dont on espère qu’ils sont étanches… et protéger tout le matériel.

Et puis créer des pannes quand même. Oublier de tourner d’un quart de tour la prise (Speakon) qui relie l’ampli aérien au haut-parleur aquatique. Oublier de monter le son de son ordinateur/interface. Oublier de changer les piles. Tomber sur une carte mémoire pleine. Vider alors la carte mémoire pleine dans l’ordinateur en pleine mer. Alors que l’ordinateur n’est pas protégé des embruns et de la brume du soir alors que le soir vient. Et qu’il vient si vite. Ici, on dit qu’il fait noir. Et que le soleil se casse la gueule.

Je pense que je vais encore en faire de belles.

Alors je tente rationaliser, répéter, apaiser toutes les questions matérielles.

Jusqu’à en faire un socle solide, bien amarré au bateau, un socle fluide qui ne puisse plus avoir prise sur les peurs, le trac, la puissance des rencontres qui montent en intensité, sortie en mer après sortie en mer.

Caisse 1 / Arrimé à l’avant bâbord du bateau

  • Haut-parleur aquatique : Lubell LL916C,
  • Sac à gravats dont on espère qu’il soit étanche,
  • Câble son speakon
  • Bout de 10m de long attaché par un nœud de chaise à une chandelle bâbord avant.

Caisse 2 / Arrimé à l’arrière bâbord du bateau

  • Amplificateur : Boom Box de chez Fotolec, customisée avec une sortie pour le haut-parleur aquatique et un interrupteur permettant de diffuser les sons depuis le bateau, ou dans l’eau via le haut-parleur aquatique,
  • Câble mini jack
  • Ordinateur/tablette/téléphone (à l’air libre… trouver une solution digne).

Caisse 3 / Arrimé au centre arrière du bateau / matériel prêt à être déployé à bâbord ou à tribord selon le courant

  • microphones aquatique : un hydrophone aquarian et câble de 9m, un hydrophone DPA et câble de 15m,
  • Enregistreur : Sound Device 744 et deux batteries 12V, Zoom H4 de sécurité, Zoom H6 de sécurité,
  • Sacs étanches et sacs à gravats dont on espère qu’ils soient étanchent
  • 24 piles rechargeables et chargeur. Deux poches de rangement, une pour pile chargée, une pour pile à charger.

– Chatterton, couteau, divers tournevis, marteau,

– Combi trois millimètres, des palmes achetées à Amorgos, un masque

– perches en bois pour écarter les hydrophones de la coque du bateau.

En préparation :

  • Caisson 4 : pour carte son RME-fireface afin de travailler depuis le signal émis par elles.

Penser à : Une fois la peur d’une panne matérielle évacuée, ne pas tomber dans la peur des requins qui sévissent à la Réunion.

Soudure critique – épisode deux.

Le haut-parleur sous-marin devait être révisé, prêt à être plongé dans l’océan indien, prêt à diffuser des sons de basson, prêt pour les sons litaniques, les sons apnéistes.

Prêt à appeler les baleines.

Seulement voilà, une fois pluggé.

Rien. Mais alors rien de rien. Même pas un petit crachat que l’on entendrait à peine en posant son oreille tout contre le haut-parleur sous-marin. Pire que dans l’épisode précédent. Rien qui ne puisse faire signe à une baleine à bosse dont la trachée à elle seule fait quelque chose comme un mètre vingt. Ce n’est toujours pas le moment de parler de la cage thoracique d’un grand mammifère marin. Fichtre. Cette fois-ci, je n’appelle même pas le revendeur agréé de Montpellier. Je file chez Didier, de Fotolec, dans un recoin de Saint-Denis. Il n’est plus question de bypasser le transformateur usé.

Cette fois-ci c’est la fin. Le circuit intégré, celui qui transforme le son vers le haut-parleur, celui qui amplifie le son. Le fameux TDA 1562Q. A pété. Comme on dit ici pour le volcan. Le volcan la pété. Le circuit la pété. L’ampli la pété. Pour moi, c’est pareil. La entièrement pété.

Et pas l’ombre d’un circuit TDA 1562Q sur toute l’Ile. Il faut «attendre le retour de Gonthier », vers le 7 aout.

Ca a pété donc. Pété, pété, pété. Je tourne en rond dans la boutique de Didier. Au milieu des système son pour soirées piscines et barbecues. Pour les dimanches pique-nique. Une tradition extrêmement ancrée de la Réunion.

La pété. Elle a envie de tout péter.

Il me reste les hydrophones, de quoi faire des prises de son aquatiques de baleines. Mais plus de haut-parleur sous-marin. Je me dis que j’aurais du temps à perdre, beaucoup de temps à perdre, que je pourrais enfin passer des dimanches pique-nique dans des lieux sublimes de l’Ile. Peaufiner ma recette du rougail saucisse au feux de bois en écoutant Nathalie Natiembé sur un système son de Didier. Je redeviens terrienne. Peut-être même j’inviterais Didier et sa femme pour les remercier, pour la douceur, pour l’attention, pour la rapidité, la finesse des soudures. Pour l’écoute. Il faudra vraiment travailler la recette du rougail saucisse.

La pété. Je redeviens terrienne, j’ai du rougail saucisse dans la tête. Je me pose sur un gigantesque flycase. Je ferme les yeux.

Je pense à Roald Amundsen. Mon marin. Celui qui découvre le pole nord, celui qui découvre le pole sud. Celui qui traverse le Passage du Nord-Ouest pour la première fois en 1906. Je pense à son rapport au progrès, à la technique, à la navigation. Alors que le grand siècle bât son plein et avec lui l’industrie. Il part avec un petit bateau, quelque aguerris, un ridicule moteur et il franchit le Passage du Nord-Ouest pour la première fois. Il lui faudra trois ans. Pas en tournant le dos aux techniques qui s’imposent ça et là. Mais en s’appuyant sur celles et ceux qui demanderont d’être appelés plus tard les inuit. Pas en regardant de loin depuis le pont d’un voilier des kayaks et des baleiniers, mais en accueillant à bord un marin groenlandais. Pas en relatant des rencontres improbables, mais en s’arrêtant deux années durant, dans une baie, pour apprendre, pour écouter, pour sédimenter. Et y laisser des traces génétiques. Il n’y pas plus de norvégien ou d’inuit, il y a des métisses.

Je me pose sur un flycase chez Didier, soudeur précis. Je pense rougail saucisse et pique-nique. Amplificateur et haut-parleur sous-marin. Didier a entendu mon silence. Il ne dit pas un mot, il prend une « boom-box-waterproof-12 volt », spécialement conçue pour être autonome une journée pluvieuse de pique-nique réunionnais. Et Didier dit : « Tu vois là, je pourrais installer une prise speakon pour brancher ton haut-parleur-sous-marin, et puis là un interrupteur comme ça tu pourrais choisir d’envoyer le son à la surface sur le bateau, ou dans l’eau. »

Et une heure plus tard. Didier me fait une réduction sur le prix de la boum-box. Et oublie de se faire payer pour les conseils, la main d’œuvre, l’expertise, le soutien. Aujourd’hui pour moi, Didier est devenu Roald Amundsen.

Par Aline Pénitot

Note : penser à peaufiner la recette du rougail saucisse pour Didier et sa femme.

La charge, le débarras et le silence

La charge et le débarras / Une première journée baleinière / Premières rencontres / Emprunter une fausse route

La charge pourrait être mesurée :

  • 14 à 17m de long,
  • jusqu’à 25 tonnes,
  • Une migration de 6000 kilomètres entre la zone d’alimentation, l’Antarctique, et les zones de reproductions, tropicales et subtropicales. Peut-être même plus.

Et pour ce qui nous intéresse :

  • Deux poumons qui peuvent accueillir quelque 1000 litres d’air,
  • Une trachée, de 1m20 de long,
  • Un sac laryngé, connecté à la trachée et positionné sous celle-ci.
  • Un volume sonore sous-marin digne d’un stade. Ou même de plusieurs stades.

Pour ce qui nous fascine : la hauteur d’un saut. Comment un animal pouvant peser jusqu’à 25 tonnes pourrait s’élever au-dessus de l’eau, pourrait s’élever jusqu’à sa nageoire caudale ?

La charge, pour moi, ce sera de sortir en mer. Un dimanche. Dans la foule. Au tout petit matin.

La charge ce sera de commencer à peine, tout doucement, de commencer à sentir les roulis du bateau, les bruits de la coque, la vitesse du speed boat Bato Pei, de Jo. De curieusement, gouter à cette vitesse qui fait resurgir des plaisirs adolescents. Alors que sur l’eau atlantique, dans les vagues, dans la vitesse des embarcations de plage, dans le désir de haute-mer qui grandissait, alors que le corps est devenu marin.

La charge est que les sentiments n’ont pas le temps de s’installer, de resurgir que déjà un saut au loin. Une immense trainée blanche, verticale. Il n’est pas le temps de prendre conscience de la hauteur improbable du saut que déjà un autre. Et puis un souffle gigantesque. Et puis non, ce sont deux souffles en même temps. Trois ?

Et une armada se déploie sur l’eau.

On les appelle les opérateurs et les opératrices. Ils·elles charrient celles et ceux qui, terrien·ne·s lassé·e·s de voir des sauts de loin depuis le cap la houssaye, ont envie d’être au plus prêts. D’être marin·ne·s pour quelques heures. Le désir d’océan arrivent à la Réunion par les gigantesques. Alors le désir est puissant. L’armada des opérateurs et des opératrices se déploient. Tou·te·s épiant, fanstasmant, présageant les trajectoires aquatiques des autres pour mieux se situer, pour tenter d’être seuls avec une baleine, un groupe de baleines. Peut-être un groupe passif. Peut-être un groupe actif. Peut-être une mère et son baleineau.

Et puis, à la manière des radios qui oeuvraient sur les bateaux de grande pêche, les opérateurs et des opératrices se donnent des infos par la VHF, font des alliances, défont des alliances, donnent des fausses pistes aussi parfois. Mais peu. Ils et elles ont travaillé ensemble une charte d’approche, ils et elles l’ont signé, ils et elles tentent de la faire respecter. Ils et elles tentent de réfréner le désir d’être au plus proche, au contact. Ils et elles tentent de se partager le plan d’eau collectivement, efficacement, raisonnablement.

Chacun·e affine son éthique, son approche, sa pratique murie jour après jour, sortie après sortie. Elle est faite de menues observations, de détails accumulés puis agglutinés, de douceurs, d’attentions, de sensations. Elle s’appuie sur chaque publication scientifique que l’on discute à bord, que l’on critique, que l’on remet en question. Ce sont eux·elles, qui sont au contact direct, quotidien, ambiguë, éprouvés.

Je ne sais plus de ce que dois observer.

La foule des gigantesque qui soufflent, sautent, sondent.

La foule des rapides qui tracent, scrutent, s’organisent.

Les relations entre-elles.

Elles me manquent ces foules.

Très vite elles me manquent.

Elles sont d’une complexité qui ne peut s’aborder en quelques heures en mer. Encore moins dans cet océan, l’Indien. Cet océan qui est immédiatement houleux.

Une longue houle venue d’un lointain qui ne s’éprouve pas.

Aucune île ne se trouve dans ce recoin de l’océan indien.

Aucune île à une encablure raisonnable pour qu’un voilier, qu’une embarcation n’est inscrite dans l’histoire une relation épaisse à la Réunion.

La Réunion est une île hauturière. Elle ne se quitte pas. Elle n’est pas reliée à un monde marin alentour. Elle est seule.

Alors elle n s’éprouve que pas ses côtes.

Tenter le large que je connais tant, tenter le large pour prendre une distance avec ces foules…. est vain.

Il va falloir composer et la charge est lourde.

Je ne sais pas encore comment m’en délester. De cette charge puissante et côtière.

Emmanuel Antongiorgi travaille avec Jo Félicité sur Bato Pei. Ensemble, ils promeuvent, défendent, éprouvent une relation raisonnée grands animaux marins . Au jour le jour, ils « proposent une « rencontre », «dans le bleu », et parfois palme aux pieds, tuba à la bouche. Et « chaque rencontre » sera différente.

Ce sont des expressions auxquelles il faut peut-être que je m’habitue : « une relation raisonnée aux animaux » et « proposer une rencontre ». Moi qui n’ai jamais « proposé de rencontre » aux baleines. Je pourrais même dire, à la manière humaine, qu’elles se sont toujours imposées dans mes trajectoires. Et si je voulais être de bas sentiments, je pourrais même dire qu’elles m’ont fait dévier de mes trajectoires. A la voile, toujours à la voile. Sans moteur ou si peu. Elles viennent au bateau, dans son sillage ou ses parallèles, et se jouent de nous, pas des sauts, par des parades, par des jeux à la vague d’étrave à la proue. Trop lents, nos voiliers ne sauraient « proposer une rencontre ». Alors ce sont elles qui viennent, ce sont elles qui s’imposent et « propose une rencontre ». Toujours singulière.

A un moment, pendant cette sortie chargée, Emmanuel Antongiorgi parle de troisième dimension. Je ne sais plus pourquoi, quand, comment. Au milieu des foules marines et terrestres, je ne retiens de cette sortie chargé que ces mots exprimés par Emmanuel : « la troisième dimension ». Je m’y accroche autant qu’à une barre de speed boat pour rester reliée à la houle, au vent, à la vitesse, aux sons.

Il me manque la troisième dimension.

Mais laquelle.

Il va falloir faire une liste de tout ce qu’il faut débarrasser.

Je m’accroche à la troisième dimension.

Je tente de faire silence. Je ferme les yeux, tant pis pour les sauts, tant pis les souffles.

Il faut vite partir sur l’intérieur.

Surgissent alors Claude Debussy et Victor Ségalen. Je sais qu’ils seront toujours là, à l’en-bas dans les fonds. Dans cette querelle qui pourrait être naïve aujourd’hui entre le divers et l’exotisme. L’étrange et le pittoresque. L’ailleurs et le colonial.

Et cette mise en garde de Segalen, dans L’équipée : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits du genre : récits d’aventures,  feuilles de route, racontars –joufflus de mots sincères- d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. ».

Alors, dans ces foules, il va falloir faire du tri.

Fermé les yeux. Ouvrir les écoutilles.

Remplir un débarras terrien.

Si besoin trouver un autre débarras.

Un débarras, vide. Au cas où.

Tenter de partir sur l’intérieur. D’y trouver une base.

Et puis y choisir une barque et une équipée.

Une barque qui me ressemble.

Espérer ressentir un manque calme et sein.

Un vide propice aux rencontres.

Un vide propice à la troisième dimension.

Et savoir déjà que l’on peut compter sur Emmanuel Antongiorgi, whale watcheur raisonnable de la Réunion. Celui qui propose des rencontres, celui qui évoque la troisième dimension. Celui qui est tous les jours en mer. En océan. Indien.

Par Aline Pénitot

L’attente

Une première sortie en mer avec Marion Ovize, Isabelle Klein, membres d’Abyss.

Une première journée d’attente.

Où l’on part au sud, revient au nord, trace des routes à l’intuition.

Pas une baleine.

Pas un dauphin.

Nous sommes narguées par un assassin, il nous suit, nous laisse présager que…. mais non. Plus gentiment, plus respectueusement, sur le bateau, il se laisse appeler Labre Brun. Comme les baleines à bosse, il est massif et son vol est lourd. Comme elles, il remonte de l’Antarctique pour passer l’hiver austral sous le tropique du capricorne.

Intérieurement, je continue à l’appeler assassin. Il tue les espoirs d’une première rencontre, je transfère sur lui la déception d’une sortie en mer vide et plate. L’impatience est mauvaise, les sentiments sont bas et vides. Le labre est massif et lourd, je suis massive et lourde. La houle, elle est longue et grasse.

Pas un souffle, pas un dos, pas un saut au lointain.

 

Au large de la possession, Marion interpelle une barque de pêcheurs. Ils pêchent le jaune, ils pêchent le rouge. Ils m’achèvent : oui, hier, une vingtaine de baleine, elles passaient sous la barque.

Par Aline Pénitot