Archives pour la catégorie Traces

L’attente

Une première sortie en mer avec Marion Ovize, Isabelle Klein, membres d’Abyss.

Une première journée d’attente.

Où l’on part au sud, revient au nord, trace des routes à l’intuition.

Pas une baleine.

Pas un dauphin.

Nous sommes narguées par un assassin, il nous suit, nous laisse présager que…. mais non. Plus gentiment, plus respectueusement, sur le bateau, il se laisse appeler Labre Brun. Comme les baleines à bosse, il est massif et son vol est lourd. Comme elles, il remonte de l’Antarctique pour passer l’hiver austral sous le tropique du capricorne.

Intérieurement, je continue à l’appeler assassin. Il tue les espoirs d’une première rencontre, je transfère sur lui la déception d’une sortie en mer vide et plate. L’impatience est mauvaise, les sentiments sont bas et vides. Le labre est massif et lourd, je suis massive et lourde. La houle, elle est longue et grasse.

Pas un souffle, pas un dos, pas un saut au lointain.

 

Au large de la possession, Marion interpelle une barque de pêcheurs. Ils pêchent le jaune, ils pêchent le rouge. Ils m’achèvent : oui, hier, une vingtaine de baleine, elles passaient sous la barque.

Par Aline Pénitot

Soudures critiques

Le haut-parleur sous-marin devait être révisé, prêt à être plongé dans l’océan indien, prêt à diffuser des sons de basson, prêt pour les sons litaniques, les sons apnéistes.

Prêt à appeler les baleines.

Seulement voilà, une fois pluggé.

Rien.

Ou à peine.

Un petit crachat que l’on entend à peine en posant son oreille tout contre le haut-parleur sous-marin. Rien qui ne puisse faire signe à une baleine à bosse dont la trachée à elle seule fait quelque chose comme un mètre vingt.

Ce n’est pas le moment de parler de la cage thoracique d’un grand mammifère marin.

Fichtre.

Dix coups de fils de rage au revendeur agréé de Montpellier, dix coups de fil plus tard.

Et me voilà en quête d’un soudeur local. Il est question de bypasser un transformateur usé. Un transformateur qui faisait parti de la révision demandé au revendeur agrée des mois auparavant.

Rester calme.

Faire confiance au monde du son. A son chemin.

Se seront quelques choses comme 24h ou 25h passées à refaire tout le chemin du son mille fois pour comprendre comment bypasser le problème, trouver un soudeur dans un recoin de Saint Denis. Se ravir qu’il y est partout dans le monde des anciens nourris à la soudure et aux circuits analogiques, des anciens qui oubli ent le temps qui passe dès qu’il est question que le son surgisse correctement dans un haut-parleur.

 

Didier de Fotolec passe des heures sur le haut-parleur sous-marin,

il bypasse le transfo,

il vérifie la batterie,

il règle les volumes,

Il vire le son du haut-parleur aérien.

il soude,

il est heureux,

et il oublie de se faire payer.

Note pour plus tard : ne pas oublier son fer à souder et faire un stage chez Didier.

Par Aline Pénitot

Oublier Moby Dick – Vers une langue marine et inclusive

Afin de travailler la langue dans le même temps qu’une relation aux grands mammifères marins, dans ce qu’elles ont de plus ancien, dans ce qu’elles charrient de représentations complexes, afin de trouver des outils de subversion comme d’auto-subversion pour les penser un peu plus loin, plus profondément, peut-être même entrer parfois dans leurs abysses et s’y perdre, afin d’être bouleversée par une pratique nouvelle de la langue comme d’une relation nouvelle aux grands mammifères marins, afin de l’utiliser ces pratiques comme des outils de reversement, afin de prendre la langue comme on prend la mer, sans jamais vraiment savoir où l’on va, sans jamais savoir ce qui va se passer, afin de s’abandonner à quelque chose de plus grand que soi, à la langue comme aux océans.

Afin de s’abandonner pleinement à quelque chose de plus grandE que soi. À la langue comme aux océanes.

Et peut-être alors, peut-être alors après une pratique répétée, répétée et répétée encore, peut-être alors sera-t-il possible d’oublier enfin Moby Dick. En attendant l’oubli. Pour tenter d’outrepasser quelques dénis anciens et quelques nouveaux dénis. En attendant encore, pendant un instant encore, ne pas oublier Moby Dick. Espérer que l’instant soit le plus court possible. Un instant pour ne pas oublier tout de suite que Moby Dick, d’Herman Melville, le plus grand livre jamais écrit sur l’océan comme sur les baleines. Ne contient aucun personnage féminin.

Aucun.

Même pas une patronne de rade crasseux de Nantucket, une pute de port ou une fileteuse.

There! She Blows. There SHE blows. Ici, elle souffle. Et elle se voit au loin depuis le pont du bateau. Son souffle est vu par des hommes. Des hommes qui chassent. En anglais, il pourrait être crié : There! It blows. It plutôt que he/she. Sauf pour les animaux domestiques pour lesquels l’affection déborde. Le seul personnage féminin, s’il en est, est celui qu’il faut harponné.

Et il est domestique.

Je préfèrerais ne pas oublier d’oublier Moby Dick. Mais un bref instant traverser l’anglais d’Herman Melvile et ses retournements.

Hence, by inference, it has been believed by some whale- 
men, that the Nor'- West Passage, so long a problem to 
man, was never a problem to the whale.

Il va falloir être astucieuse. Il va falloir s’armer. Armer sa barque pour faire surgir des barreuses, des capitainesses, des plongeuses, des aquacultrices, des ostréicultrices, des matelotes, des gabières, des secondes, des boscottes, des armatrices… afin qu’une marine ne soit plus un tableau fané qu’on accroche derrière les futs de bière ou des dame-jeannes de rhum. Afin d’être pleinement merienne, d’être pleinement meriennes.


Photo : Alex Voyer / Apnéiste : Marianne Aventurier / Cachalot

Alors, au-delà d’accorder en genre les noms de fonctions, métiers, grades, titres… dans la langue, je pense à :

  • Utiliser le féminin même en évoquant la baleine mâle. (Exemple : la baleine mâle chanteuse séduit la baleine femelle.)
  • Exposer par ordre alphabétique les termes au féminin et au masculin (Exemple : elles et ils prennent la mer).
  • Utiliser la règle de proximité selon laquelle l’accord de l’adjectif ou du participe passé se fait avec le nom le plus proche (Exemple : les grands et les grandes gardiennes de phare, des océans et les mers acidifiées).
  • Utiliser le féminin au pluriel lors que nous parlons exclusivement ou presque de groupe composé par des femmes.
  • Recourir à « elles et ils » et « celles et ceux » pour les pronoms.
  • Recourir au point médian (exemples : passant·e·s, tou·te·s, merien·e·s) ou dédoubler les noms (exemples : les travailleuses et travailleurs, les maitres et les maitresses d’équipage).

Et puis avouer. Je suis traverseuse du Nor’-West Passage, du pôle nord magnétique à la voile. Sur Baloum Gwen, ou baleine blanche en breton. Avec un équipage mixte. Il n’a jamais été question de savoir si traverser le Nor’-West Passage était un problème, mais comment le passer. J’ai un souvenir précis de chaque grand mammifère marin ou terrien qui a pu accompagner le bateau. Comme ce gigantesque cétacé qui a tourné autour de nous pendant des quarts entiers alors que nous étions bloqué.e.s au large du Icy cape en Alasca. Au moins aussi grande que la coque du bateau, elle ne cessait de indiquer le passage, son passage. Il était dans les tréfonds, ceux que nous ne savions emprunter… sous la glace. Alors sans doute, il n’est plus besoin d’opposer les hommes, les femmes et les animaux, mais peut-être inventer, éprouver, retrouver quelques solidarités.

Baleines vs humain·e·s.

Par Aline Pénitot

Campement d’hivers – cité des arts de saint Denis, Réunion

13 juillet 2018 – 12 août 2018

Qui a dit que le nord était en haut ?

Rémoras, John Cage et haut-parleur. — Aline Pénitot

Quand deux rémoras, poisson-requin parasites, s’acclimatent au silence d’une composition de John Cage. Lundi 26 juin 2017 – Réunion C’était hier et déjà les impressions se recomposent. Des impressions en aller-retour qui buttent à toute chronologie. A chaque déroulement de la pensée, elle repart en arrière et scrute une explication dans les détails. Qu’est-ce qu’il […]

via Rémoras, John Cage et haut-parleur. — Aline Pénitot

Circulaire – relecture queer de Moby Dick

Reviens d’un repérage magnifique dans un ancien couvent dominicain. Reviens extrêmement troublée d’une relecture queer de Moby Dick par Camille de Toledo et comprends enfin ce que je cherche dans la composition circulaire de réponse de la baleine à bosse. Et ce qu’il y a de vertigineux dans le fait de jouer cette pièce faite de chants de baleine dans la nef d’une église à la fois en multicanal et en multidiffusion sur une couronne d’enceintes (couronne d’enceintes dans l’enceinte, vertige encore). Une église désacralisée certe, mais le sacre se serait juste niché ailleurs. Fais enfin le lien entre la Litany for the whale de Cage et le sacre (circulaire quand il devient morbide) de Stravinsky (le sacre-ifice d’une adolescente). Celui avec Debussy embrassant (en aval de Victor Segalen et en amont de Glissant comme seule la musique peut le faire) tout ce qui serait le mouvant et le trouble. Pour s’en remettre, va boire un verre-vertical de vieux rhum vieilli dans les antilles en fut de chêne (de bourgogne), construit par un menuisier-charpentier comme la voute de la nef d’une église, la coque d’un bateau, le corps d’un théâtre ou l’armature d’un cercueil. Celui de Queequeg par exemple, qu’il commande avec précision à un charpentier de marine et sur lequel il fait reproduire ses tatouages. Conclusion : penser à tatouer l’enceinte de l’église dans laquelle sera projetée la réponse de la baleine à bosse de manière circulaire. Tu me suis ? Tant mieux. Tu ne me suis pas ? Je reprends pas à pas. A un moment, il sera aussi question de projections, de directions, de tenir un cap. Mais pour le moment, il est question de circulation.

18 janvier, après une visite du Centre culturel de rencontres, les Dominicains, co-producteur de nos histoires baleinières.

Invités par Daniel Fievet pour Le temps d’un bivouac sur France Inter 1er aout 2016

Au début du mois de juillet 2016, dans l’après-midi, heure de Paris, au petit matin heure de New-York.

Olivier Adam se réveille, quelques part non loin de New-York, prend son téléphone et nous appelle. Anne-Sophie Ladone est derrière la vitre, avec l’aide du technicien, elle ajuste le son du téléphone d’Oliver et le balance dans nos casques.  Daniel Fiévet est dans le studio 621 de Radio France, il me tend une gourde d’eau fraiche, il se place derrière le micro jaune.

Nous sommes reliés, l’émission peut commencer.

J’ai pris avec moi Le passage du nord-ouest de Roald Amundsen. Je sais que je ne vais pas l’ouvrir, mais j’ai besoin du poids de ce livre. J’essaie de me décontracter en pensant de Roald Dahl a emprunté son prénom à Amundsen.

Et qu’il y a quelque chose de très enfantin dans ce que nous faisons, de fantastique aussi. Nous sommes relié de part et d’autre de l’Atlantique et nous allons convoqué les baleines sur les ondes de la radio française.

Le temps d’un bivouac, émission de Daniel Fievet pour France Inter

1er aout 2016, l’émission est diffusée alors que je suis en road trip en van avec Laurie Peschier-Pimont, nous sommes à la recherche de la vague de Maria Pita non loin du cap Finsterre.

Le piège

Dès qu’on a franchi les premiers énoncés des deux approches : celle de l’art musical et celle des sciences qui touchent à la musique (acoustique, physiologie, psychologie expérimentale, électronique, cybernétique, etc.), on découvre un problème de pure méthode, de définition des objets de la pensée, d’élucidation des processus de réflexion, qui est proprement philosophique. Trouve-t-on dans la philosophie la solution, le terme ou le moyen d’une pensée redevenue efficace ? Ce serait sans doute préjuger autant que médire de la philosophie que d’espérer y trouver si vite une issue à nos incertitudes. Ce qu’on eut lui demander, c’est de les situer, et, en particulier, de désarmer le piège des mots. Mieux avertis par une telle réflexion et surtout mieux situés parmi l’ensemble des démarches qui ont posé à la philosophie le même genre de questions, il semble possible de définir une recherche qui vise, cette fois essentiellement, le musical. Est-ce là proposer une nouvelle discipline, qui se substituerait ou se rajouterait aux précédentes ? Il est sans doute trop tôt pour le dire et pour opter entre deux attitudes également présomptueuses. Remarquons à tout le moins qu’un vide existe entre l’acoustique et la musique proprement dite, et qu’il faut le remplir par une science décrivant les sons, jointe à un art de les entendre et que cette discipline hybride fonde évidemment la musique des œuvres.  Pierre Schaeffer, traité des objets musicaux, p. 30, 31.