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Des baleines fraiches ! Mines Sonores – 15 septembre – journée du ma·patrimoine

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Photo : © Alex Voyer

L’équipe de la baleine à bosse au grand complet pour Mines Sonores / Station balnéaire organisé par le collectif Mu et Omni-Out.  Samedi 15 septembre – 18H30 – Paris – Gare des mines. Toutes les infos ici  Et autres sororités balnéaires avec le réseau Fair_Play.

Quel rapport entre la prosodie des chants des baleines et le timbre du basson ? La compositrice Aline Pénitot jette l’ancre à la Station pour faire le point sur les dernières recherches et expériences en compagnie d’Olivier Adam bioacousticien, Professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, spécialiste des cétacés.

Une tentative de dialogue / Concert scientifique / 1h30
Où l’on découvre un scientifique drolatique et ses dernières recherches sur les chants de baleines. Leurs vocalises nous plongent dans une écoute immersive particulière au milieu d’une couronne de haut-parleurs. A moins que ce ne soit à l’interview d’un chasseur inuit ou des paysages sonores du Groenland. Surgit la Litany for the Whale de John Cage, une seule question, des dizaines réponses possibles. D’étranges similitudes entre les chants de baleines à bosse et le basson apparaissent en nous emmène dans une plongée en apnée en eaux profondes.

Avec Aline Pénitot (compositrice électroacoustique), Olivier Adam (bioacousticien, professeur des universités), Sophie Bernado (bassoniste), Céline Grangey (ingénieure du son).
Partenaires : Why Note, Diagonale Paris-Saclay, Laboratoire Lutherie Acoustique Musique Sorbonne Universtié, Lieu Multiple, Césaré, Dicréam-CNC, SCAM.

De grandes nomades, des grandes nageuses, de grandes questions

Les baleines à bosse sont célèbres pour au moins 3 choses : leurs spectaculaires sauts au-dessus de la surface, leurs chants et leurs routes migratoires. Pour aller des zones d’alimentation aux zones de reproduction, elles peuvent parcourir 5000, 6000, 7000 voire 8000 km. Même si ces routes ont permis de proposer 3 sous-espèces de baleines à bosse, elles restent encore un mystère, en particulier comment font elles pour se repérer ? En profitent-elles pour se mélanger génétiquement (une baleine femelle photographiée au Brésil a été également photographiée à Madagascar) ? D’autre part, nos études ont montré qu’elles restaient très actives même pendant les périodes de reproduction avec des distances parcourues de 100 km par jour.

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Le son d’une rencontre nocturne – Ecoute 1

Quelque part au large de Saint Gilles, dans la nuit du 1er au 2 aout.

(Extrait d’un enregistrement de 50 minutes.)

La nuit – La raison n’est pas connue à ce jour

Les baleines mâles chantent plus la nuit

Au cours des saisons de reproduction, les mâles entament des chants. Ils correspondent à des successions répétées d’unités sonores différentes émises dans un certain ordre. Ces vocalises peuvent avoir plusieurs fonctions, comme attirer les femelles, délimiter les territoires ou se localiser les uns les autres. Les mâles peuvent chanter dans une position typique, la tête vers le bas, et sur plusieurs heures, voire plusieurs jours. Différentes études ont montré que l’activité sonore était plus intense la nuit que le jour. La raison n’est pas connue à ce jour.

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer / Apnéiste : Marianne Aventurier

Le premier échange, assis au fond du bateau.

À un moment, Marion Ovize, Bertrand Denis et moi-même sommes rentrés au port.
La mer du vent se bat contre la houle.
La coque grince. Pourtant Bertrand accélère pour retrouver ses obligations terriennes.
Le bateau tape et l’on se demande si l’étrave va résister aux chocs. Nous tentons de plaisanter, de mettre une distance. Mais avec quoi ?

Peut-être que nous ne parlons de nous, de ce qu’il venait de se passer, de ce que nous avions entendu, vécu, vécu ensemble sur le petit rafiot d’Abyss, l’association d’observation des cétacés. Un choc. Nous n’avons pas résisté. Là bas au bout de la baie de Saint-Paul, nous nous sommes effondrés au fond du bateau.

À un moment, pendant ce retour chaotique, nous avons imaginé que le bateau allait se couper en deux, que tout notre matériel, nos microphones aquatiques et le haut-parleur aquatique, les enregistreurs, les cartes mémoires allaient être engloutis. Et avec eux les preuves de ce que ne nous n’avions entendu, vécu, vécu ensemble que le petit rafiot d’Abyss.

Alors tout est devenu matériel dans notre discussion.
Parce que là-bas, tout au bout de la baie de Saint-Paul, le réel avait ouvert une brèche.
Point d’écoute après point d’écoute.

Le premier au « point focal » au centre d’une baie parfaite, caisse de résonance des ébats amoureux baleiniers, des parades vocales des baleines chanteuses mâles. Nous ne voyons aucun dos, aucun souffle, pourtant, à l’écoute des microphones aquatiques, elles semblent très nombreuses dans les abysses.

Le second non loin d’un canyon sous-marin. Et là, force est de constater le jeu des échos ou le jeu avec les échos. Elles jouent de la réverbération des fonds marins comme elles pourraient le faire d’une cathédrale.
Le troisième au droit du canyon, tout près de la côte. Les chants surgissent à plein dans les casques. Nous ne savons apprécier la distance.
Est-ce qu’elles sont loin ?
Est-ce qu’elles sont sous le bateau ?
Sachant que le son dans l’eau se propage quatre fois plus vite que dans l’air et que ce que nous pourrions appeler des cordes vocales de 1,60 m. Olivier Adam a pris soin qualifier ces cordes vocales qui n’en sont pas ; ce sont des plis vocaux cartilagineux appelés aryténoïdes.

Après une prise de son d’une bonne demi-heure, je sors le haut-parleur aquatique.

Pour la première fois.

Et diffuse la Litany for the Whale de John Cage. Doucement. Avec un volume faible.
Une série de questions, réponses, silences.
De cette Litany, elles n’en ont rien à faire.

Comme elles n’ont rien à faire des bruits de bateau qui passent. Les chants restent les mêmes. Le phrasé change parfois. Mais aucun échange avec la Litany for the Whale. Juste une prise de son étonnante, où parfois les silences des unes semblent s’accorder au silence des autres.

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Alors je diffuse des sons pulsés, des grognements, des plaintes, des éclats de sons de baleines imités au basson. Et là, quelque chose se passe. Impossible de savoir comment tant l’émotion nous submerge. Le scientifique me dira de répéter un type de son. Ce sera son travail. Je vois déjà un développement qui se dessine. Je joue sur une combinaison de trois sons, puis cinq puis plus. Raréfie. Accumule. Les chants changent. Ils semblent s’acclimater. Varier. Jouer et répondre aux miens. Je n’ai pas de doute mais je n’ai pas la matière pour réagir au niveau de ce qu’elles proposent.

Nous jouons pendant une bonne heure.
Et puis un bateau passe, venant troubler la prise de son. Les baleines elles n’en ont rien à faire de ce bateau qui passe.

Pourtant, je fais silence.
Le chant reprend peu à peu sa forme d’origine.

Alors, comme pour se séparer dans la plus grande douceur.
Pour remercier.
Je diffuse Ondas Do Mar de Vigo, un cantigas de amigos de Martin Codax, un chant très ancien. Un chant galicien du 12e siècle. Une adresse a l’ami parti au large depuis le Finistère espagnole. Je pense aussi aux litanies des femmes d’Ouessant, chantées dans la solitude alors que l’amoureux est au large.

Et ce ne sont plus des unités sonores variées qui s’accumulent dans les chants de baleines, mais de très longs râles, qui se mêlent harmonieusement au chant très ancien. À ce moment-là, Marion Ovize, Bertrand Denis et moi-même, nous ne comprenons pas très bien ce qui se passe. Nous sommes incapables d’échanger. Les jambes ne nous portent plus dans le roulis du rafiot. Marion tourne la tête vers l’horizon et Bertrand se cache pour pleurer.

Assis au fond du bateau.
Dans le silence.
Les râles semblent très affirmés.

Les râles semblent amoureux.

Mais nous ne sommes que des humains·e·s, nous n’en savons rien.

Nous n’en savons vraiment rien.

Par Aline Pénitot

Photo : @Alex Voyer / Apnéiste : Arthur Guerin Boëri

Emettre un son

Les baleines n’ont pas de cordes vocales mais des plis vocaux cartilagineux.

Les mammifères terrestres, dont nous faisons partis, sont équipés de deux ligaments à travers la trachée, qui génèrent des sons, avec des modulations d’intensité et de fréquence qui dépendent directement de leur tension et de l’intensité du flux d’air. Les baleines à bosse n’ont pas ces ligaments. Mais on trouve, à la jonction entre la trachée et le sac laryngé, 2 cartilages recouverts d’une membrane plus ou moins épaisse. Ces 2 cartilages, appelés aryténoïdes, servent de verrou à l’entrée des poumons, évitant ainsi à la baleine de respirer de l’eau, un poisson, ou quoique ce soit qui ne soit pas de l’air.

En faisant circuler de l’air des poumons vers le sac laryngé, le flux d’air vient mettre en vibration cette membrane des aryténoïdes. Elle peut moduler l’amplitude en modifiant la force du flux d’air, et la fréquence en ouvrant plus ou moins les aryténoides. Elle peut générer des sons complexes en recourant aux 2 cavités nasales qui peuvent faire plus de 1m60 jusqu’aux évents !

Par Olivier Adam

Photo : @Alex Voyer

Première écoute : la puissance

Je reprends pas à pas. A un moment, il sera aussi question de projections, de directions, de tenir un cap. Mais pour le moment, il est question de circulations.

De circulations et de vibrations.

Celles qui arrivent par ondes, par vagues jusqu’à heurter la membrane du microphone sous-marin, puis celle du casque aérien et enfin de nos oreilles. Elles transforment alors les vibrations aquatiques ou aériennes en vibrations solidiennes, celles qui sont dues à un choc : la vibration tape le tympan qui vibre. Pythagore parle de cinq marteaux qui frappent l’oreille, et depuis l’antiquité, on sait que le son met un certain temps à se propager et qu’il est question d’intensité, de hauteur et de timbre. Plus tard, bien plus tard, il serra question de tempérament, d’intervalles entre les notes, d’accords, d’harmonies, on s’occupera de la manière dont les cinq marteaux frappent différemment sur l’oreille, de manière harmonique, de manière disharmonique. J’ai l’intuition que les musiques anciennes, celles qui existaient avant la notation musicale, vont être d’un grand recours.

Pour le moment, ce qu’il se passe sur le bateau, lors de cette première écoute, a une portée scientifique et ou poétique tout autre. Sans doute parce qu’il s’agit d’une proposition d’Oliver Adam. Pendant toute la saison baleinière, dans 4 coins de l’océan Indien, des observateurs des mammifères marins vont enregistrer en même temps les chants de baleines à bosse. La Réunion, Madagascar, Mozambique, Kenya. Il est questions de pouvoir comparer les chants, les phrases, les sous-phrases, les régionalismes, les tribus. Dans le même temps, dans quatre coins de l’océan Indien.

Le chant arrive à 12h30, en baie de Saint-Paul à la Réunion. On sort les sandwiches. L’enregistrement va être long. Et à la fin, pour moi, cela va s’appeler BAB1_SOUNDEVICE_21juil2018.

J’observe le bateau. Un œil à l’horizon. A la recherche de souffles. A la recherche de dos.

Et ils sont nombreux. A plusieurs endroits du plan d’eau.

Bertrand Denis, d’Abyss, association d’observation des mammifères marins, jette le micro à l’eau. Il met le casque sur les oreilles et « Ca chante, elles chantent,  !» et il faudra un grand temps pour qu’il veuille bien passer son casque.

De mon côté j’attends.

Le plan d’eau est encore chargé. Des souffles, des dos, des sauts. Et une foule de bateaux d’opérateurs ou d’opératrices.

J’attends une bonne demi-heure avant d’oser demander le casque. Le temps de faire rentrer du calme. Même si je sais que le casque est fermé, qu’il coupe des bruits environnants.

Ce qui se passe à l’écoute d’un chant de baleines, lors de ma première écoute d’un chant de baleine n’est semblable à aucun sentiment connu. Je ne sais pas en décrire la portée. Le chant entre dans l’oreille et le cœur en même temps, au même moment et ne cesse de monter en intensité. Comme s’il avait toujours été là. Tue. A l’en-bas. Tapie quelque part dans les tréfonds. Et qu’il surgit sans aucune retenue. Puissamment.

Par Aline Pénitot

Photo : © Alex Voyer / Apnéiste : Arhtur Guerin Boëri