Première écoute : la puissance

Je reprends pas à pas. A un moment, il sera aussi question de projections, de directions, de tenir un cap. Mais pour le moment, il est question de circulations.

De circulations et de vibrations.

Celles qui arrivent par ondes, par vagues jusqu’à heurter la membrane du microphone sous-marin, puis celle du casque aérien et enfin de nos oreilles. Elles transforment alors les vibrations aquatiques ou aériennes en vibrations solidiennes, celles qui sont dues à un choc : la vibration tape le tympan qui vibre. Pythagore parle de cinq marteaux qui frappent l’oreille, et depuis l’antiquité, on sait que le son met un certain temps à se propager et qu’il est question d’intensité, de hauteur et de timbre. Plus tard, bien plus tard, il serra question de tempérament, d’intervalles entre les notes, d’accords, d’harmonies, on s’occupera de la manière dont les cinq marteaux frappent différemment sur l’oreille, de manière harmonique, de manière disharmonique. J’ai l’intuition que les musiques anciennes, celles qui existaient avant la notation musicale, vont être d’un grand recours.

Pour le moment, ce qu’il se passe sur le bateau, lors de cette première écoute, a une portée scientifique et ou poétique tout autre. Sans doute parce qu’il s’agit d’une proposition d’Oliver Adam. Pendant toute la saison baleinière, dans 4 coins de l’océan Indien, des observateurs des mammifères marins vont enregistrer en même temps les chants de baleines à bosse. La Réunion, Madagascar, Mozambique, Kenya. Il est questions de pouvoir comparer les chants, les phrases, les sous-phrases, les régionalismes, les tribus. Dans le même temps, dans quatre coins de l’océan Indien.

Le chant arrive à 12h30, en baie de Saint-Paul à la Réunion. On sort les sandwiches. L’enregistrement va être long. Et à la fin, pour moi, cela va s’appeler BAB1_SOUNDEVICE_21juil2018.

J’observe le bateau. Un œil à l’horizon. A la recherche de souffles. A la recherche de dos.

Et ils sont nombreux. A plusieurs endroits du plan d’eau.

Bertrand Denis, d’Abyss, association d’observation des mammifères marins, jette le micro à l’eau. Il met le casque sur les oreilles et « Ca chante, elles chantent,  !» et il faudra un grand temps pour qu’il veuille bien passer son casque.

De mon côté j’attends.

Le plan d’eau est encore chargé. Des souffles, des dos, des sauts. Et une foule de bateaux d’opérateurs ou d’opératrices.

J’attends une bonne demi-heure avant d’oser demander le casque. Le temps de faire rentrer du calme. Même si je sais que le casque est fermé, qu’il coupe des bruits environnants.

Ce qui se passe à l’écoute d’un chant de baleines, lors de ma première écoute d’un chant de baleine n’est semblable à aucun sentiment connu. Je ne sais pas en décrire la portée. Le chant entre dans l’oreille et le cœur en même temps, au même moment et ne cesse de monter en intensité. Comme s’il avait toujours été là. Tue. A l’en-bas. Tapie quelque part dans les tréfonds. Et qu’il surgit sans aucune retenue. Puissamment.

Par Aline Pénitot

Photo : © Alex Voyer / Apnéiste : Arhtur Guerin Boëri