La charge, le débarras et le silence

La charge et le débarras / Une première journée baleinière / Premières rencontres / Emprunter une fausse route

La charge pourrait être mesurée :

  • 14 à 17m de long,
  • jusqu’à 25 tonnes,
  • Une migration de 6000 kilomètres entre la zone d’alimentation, l’Antarctique, et les zones de reproductions, tropicales et subtropicales. Peut-être même plus.

Et pour ce qui nous intéresse :

  • Deux poumons qui peuvent accueillir quelque 1000 litres d’air,
  • Une trachée, de 1m20 de long,
  • Un sac laryngé, connecté à la trachée et positionné sous celle-ci.
  • Un volume sonore sous-marin digne d’un stade. Ou même de plusieurs stades.

Pour ce qui nous fascine : la hauteur d’un saut. Comment un animal pouvant peser jusqu’à 25 tonnes pourrait s’élever au-dessus de l’eau, pourrait s’élever jusqu’à sa nageoire caudale ?

La charge, pour moi, ce sera de sortir en mer. Un dimanche. Dans la foule. Au tout petit matin.

La charge ce sera de commencer à peine, tout doucement, de commencer à sentir les roulis du bateau, les bruits de la coque, la vitesse du speed boat Bato Pei, de Jo. De curieusement, gouter à cette vitesse qui fait resurgir des plaisirs adolescents. Alors que sur l’eau atlantique, dans les vagues, dans la vitesse des embarcations de plage, dans le désir de haute-mer qui grandissait, alors que le corps est devenu marin.

La charge est que les sentiments n’ont pas le temps de s’installer, de resurgir que déjà un saut au loin. Une immense trainée blanche, verticale. Il n’est pas le temps de prendre conscience de la hauteur improbable du saut que déjà un autre. Et puis un souffle gigantesque. Et puis non, ce sont deux souffles en même temps. Trois ?

Et une armada se déploie sur l’eau.

On les appelle les opérateurs et les opératrices. Ils·elles charrient celles et ceux qui, terrien·ne·s lassé·e·s de voir des sauts de loin depuis le cap la houssaye, ont envie d’être au plus prêts. D’être marin·ne·s pour quelques heures. Le désir d’océan arrivent à la Réunion par les gigantesques. Alors le désir est puissant. L’armada des opérateurs et des opératrices se déploient. Tou·te·s épiant, fanstasmant, présageant les trajectoires aquatiques des autres pour mieux se situer, pour tenter d’être seuls avec une baleine, un groupe de baleines. Peut-être un groupe passif. Peut-être un groupe actif. Peut-être une mère et son baleineau.

Et puis, à la manière des radios qui oeuvraient sur les bateaux de grande pêche, les opérateurs et des opératrices se donnent des infos par la VHF, font des alliances, défont des alliances, donnent des fausses pistes aussi parfois. Mais peu. Ils et elles ont travaillé ensemble une charte d’approche, ils et elles l’ont signé, ils et elles tentent de la faire respecter. Ils et elles tentent de réfréner le désir d’être au plus proche, au contact. Ils et elles tentent de se partager le plan d’eau collectivement, efficacement, raisonnablement.

Chacun·e affine son éthique, son approche, sa pratique murie jour après jour, sortie après sortie. Elle est faite de menues observations, de détails accumulés puis agglutinés, de douceurs, d’attentions, de sensations. Elle s’appuie sur chaque publication scientifique que l’on discute à bord, que l’on critique, que l’on remet en question. Ce sont eux·elles, qui sont au contact direct, quotidien, ambiguë, éprouvés.

Je ne sais plus de ce que dois observer.

La foule des gigantesque qui soufflent, sautent, sondent.

La foule des rapides qui tracent, scrutent, s’organisent.

Les relations entre-elles.

Elles me manquent ces foules.

Très vite elles me manquent.

Elles sont d’une complexité qui ne peut s’aborder en quelques heures en mer. Encore moins dans cet océan, l’Indien. Cet océan qui est immédiatement houleux.

Une longue houle venue d’un lointain qui ne s’éprouve pas.

Aucune île ne se trouve dans ce recoin de l’océan indien.

Aucune île à une encablure raisonnable pour qu’un voilier, qu’une embarcation n’est inscrite dans l’histoire une relation épaisse à la Réunion.

La Réunion est une île hauturière. Elle ne se quitte pas. Elle n’est pas reliée à un monde marin alentour. Elle est seule.

Alors elle n s’éprouve que pas ses côtes.

Tenter le large que je connais tant, tenter le large pour prendre une distance avec ces foules…. est vain.

Il va falloir composer et la charge est lourde.

Je ne sais pas encore comment m’en délester. De cette charge puissante et côtière.

Emmanuel Antongiorgi travaille avec Jo Félicité sur Bato Pei. Ensemble, ils promeuvent, défendent, éprouvent une relation raisonnée grands animaux marins . Au jour le jour, ils « proposent une « rencontre », «dans le bleu », et parfois palme aux pieds, tuba à la bouche. Et « chaque rencontre » sera différente.

Ce sont des expressions auxquelles il faut peut-être que je m’habitue : « une relation raisonnée aux animaux » et « proposer une rencontre ». Moi qui n’ai jamais « proposé de rencontre » aux baleines. Je pourrais même dire, à la manière humaine, qu’elles se sont toujours imposées dans mes trajectoires. Et si je voulais être de bas sentiments, je pourrais même dire qu’elles m’ont fait dévier de mes trajectoires. A la voile, toujours à la voile. Sans moteur ou si peu. Elles viennent au bateau, dans son sillage ou ses parallèles, et se jouent de nous, pas des sauts, par des parades, par des jeux à la vague d’étrave à la proue. Trop lents, nos voiliers ne sauraient « proposer une rencontre ». Alors ce sont elles qui viennent, ce sont elles qui s’imposent et « propose une rencontre ». Toujours singulière.

A un moment, pendant cette sortie chargée, Emmanuel Antongiorgi parle de troisième dimension. Je ne sais plus pourquoi, quand, comment. Au milieu des foules marines et terrestres, je ne retiens de cette sortie chargé que ces mots exprimés par Emmanuel : « la troisième dimension ». Je m’y accroche autant qu’à une barre de speed boat pour rester reliée à la houle, au vent, à la vitesse, aux sons.

Il me manque la troisième dimension.

Mais laquelle.

Il va falloir faire une liste de tout ce qu’il faut débarrasser.

Je m’accroche à la troisième dimension.

Je tente de faire silence. Je ferme les yeux, tant pis pour les sauts, tant pis les souffles.

Il faut vite partir sur l’intérieur.

Surgissent alors Claude Debussy et Victor Ségalen. Je sais qu’ils seront toujours là, à l’en-bas dans les fonds. Dans cette querelle qui pourrait être naïve aujourd’hui entre le divers et l’exotisme. L’étrange et le pittoresque. L’ailleurs et le colonial.

Et cette mise en garde de Segalen, dans L’équipée : « J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits du genre : récits d’aventures,  feuilles de route, racontars –joufflus de mots sincères- d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. ».

Alors, dans ces foules, il va falloir faire du tri.

Fermé les yeux. Ouvrir les écoutilles.

Remplir un débarras terrien.

Si besoin trouver un autre débarras.

Un débarras, vide. Au cas où.

Tenter de partir sur l’intérieur. D’y trouver une base.

Et puis y choisir une barque et une équipée.

Une barque qui me ressemble.

Espérer ressentir un manque calme et sein.

Un vide propice aux rencontres.

Un vide propice à la troisième dimension.

Et savoir déjà que l’on peut compter sur Emmanuel Antongiorgi, whale watcheur raisonnable de la Réunion. Celui qui propose des rencontres, celui qui évoque la troisième dimension. Celui qui est tous les jours en mer. En océan. Indien.

Par Aline Pénitot