Oublier Moby Dick – Vers une langue marine et inclusive

Afin de travailler la langue dans le même temps qu’une relation aux grands mammifères marins, dans ce qu’elles ont de plus ancien, dans ce qu’elles charrient de représentations complexes, afin de trouver des outils de subversion comme d’auto-subversion pour les penser un peu plus loin, plus profondément, peut-être même entrer parfois dans leurs abysses et s’y perdre, afin d’être bouleversée par une pratique nouvelle de la langue comme d’une relation nouvelle aux grands mammifères marins, afin de l’utiliser ces pratiques comme des outils de reversement, afin de prendre la langue comme on prend la mer, sans jamais vraiment savoir où l’on va, sans jamais savoir ce qui va se passer, afin de s’abandonner à quelque chose de plus grand que soi, à la langue comme aux océans.

Afin de s’abandonner pleinement à quelque chose de plus grandE que soi. À la langue comme aux océanes.

Et peut-être alors, peut-être alors après une pratique répétée, répétée et répétée encore, peut-être alors sera-t-il possible d’oublier enfin Moby Dick. En attendant l’oubli. Pour tenter d’outrepasser quelques dénis anciens et quelques nouveaux dénis. En attendant encore, pendant un instant encore, ne pas oublier Moby Dick. Espérer que l’instant soit le plus court possible. Un instant pour ne pas oublier tout de suite que Moby Dick, d’Herman Melville, le plus grand livre jamais écrit sur l’océan comme sur les baleines. Ne contient aucun personnage féminin.

Aucun.

Même pas une patronne de rade crasseux de Nantucket, une pute de port ou une fileteuse.

There! She Blows. There SHE blows. Ici, elle souffle. Et elle se voit au loin depuis le pont du bateau. Son souffle est vu par des hommes. Des hommes qui chassent. En anglais, il pourrait être crié : There! It blows. It plutôt que he/she. Sauf pour les animaux domestiques pour lesquels l’affection déborde. Le seul personnage féminin, s’il en est, est celui qu’il faut harponné.

Et il est domestique.

Je préfèrerais ne pas oublier d’oublier Moby Dick. Mais un bref instant traverser l’anglais d’Herman Melvile et ses retournements.

Hence, by inference, it has been believed by some whale- 
men, that the Nor'- West Passage, so long a problem to 
man, was never a problem to the whale.

Il va falloir être astucieuse. Il va falloir s’armer. Armer sa barque pour faire surgir des barreuses, des capitainesses, des plongeuses, des aquacultrices, des ostréicultrices, des matelotes, des gabières, des secondes, des boscottes, des armatrices… afin qu’une marine ne soit plus un tableau fané qu’on accroche derrière les futs de bière ou des dame-jeannes de rhum. Afin d’être pleinement merienne, d’être pleinement meriennes.


Photo : Alex Voyer / Apnéiste : Marianne Aventurier / Cachalot

Alors, au-delà d’accorder en genre les noms de fonctions, métiers, grades, titres… dans la langue, je pense à :

  • Utiliser le féminin même en évoquant la baleine mâle. (Exemple : la baleine mâle chanteuse séduit la baleine femelle.)
  • Exposer par ordre alphabétique les termes au féminin et au masculin (Exemple : elles et ils prennent la mer).
  • Utiliser la règle de proximité selon laquelle l’accord de l’adjectif ou du participe passé se fait avec le nom le plus proche (Exemple : les grands et les grandes gardiennes de phare, des océans et les mers acidifiées).
  • Utiliser le féminin au pluriel lors que nous parlons exclusivement ou presque de groupe composé par des femmes.
  • Recourir à « elles et ils » et « celles et ceux » pour les pronoms.
  • Recourir au point médian (exemples : passant·e·s, tou·te·s, merien·e·s) ou dédoubler les noms (exemples : les travailleuses et travailleurs, les maitres et les maitresses d’équipage).

Et puis avouer. Je suis traverseuse du Nor’-West Passage, du pôle nord magnétique à la voile. Sur Baloum Gwen, ou baleine blanche en breton. Avec un équipage mixte. Il n’a jamais été question de savoir si traverser le Nor’-West Passage était un problème, mais comment le passer. J’ai un souvenir précis de chaque grand mammifère marin ou terrien qui a pu accompagner le bateau. Comme ce gigantesque cétacé qui a tourné autour de nous pendant des quarts entiers alors que nous étions bloqué.e.s au large du Icy cape en Alasca. Au moins aussi grande que la coque du bateau, elle ne cessait de indiquer le passage, son passage. Il était dans les tréfonds, ceux que nous ne savions emprunter… sous la glace. Alors sans doute, il n’est plus besoin d’opposer les hommes, les femmes et les animaux, mais peut-être inventer, éprouver, retrouver quelques solidarités.

Baleines vs humain·e·s.

Par Aline Pénitot

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